La Togolaise Mary Lembo, engagée depuis de nombreuses années dans la lutte contre les violences subies par les religieuses en Afrique, a reçu les insignes de chevalière de l’ordre de la Légion d’honneur à la Villa Bonaparte, à Rome, ce 20 mars 2026. Cependant, cette distinction va bien au-delà d’une simple médaille : elle représente aussi la mise en lumière d’un combat longtemps resté silencieux.
Qui est cette femme qui défie les dérives au sein de l’Église ?
Religieuse catholique togolaise de la congrégation des Sœurs de Sainte Catherine d’Alexandrie, Mary Makamatine Lembo est pédagogue et psychologue clinicienne. Elle s’intéresse à la compréhension de la personne humaine et à son accompagnement dans la construction de ses valeurs, notamment celles liées à l’anthropologie chrétienne.
Animée par un profond sens de justice, notamment pour les femmes victimes d’abus sexuels commis par des prêtres en Afrique subsaharienne, elle présente en 2019 une thèse intitulée : Pastorales matures et saines : maturité affective et sexuelle pour une collaboration entre prêtres et femmes consacrées. Ce travail vise à ouvrir la réflexion sur les abus sexuels dont sont victimes les religieuses en Afrique.
Cette thèse lui vaudra la mention spéciale du prix de Lubac en 2021. En 2022, elle publie aux éditions Salvator l’ouvrage Religieuses abusées en Afrique, Faire la vérité, dans lequel elle met en lumière le silence entourant les agressions sexuelles, notamment les viols commis par des prêtres sur des religieuses. Elle y recueille également les témoignages de douze femmes consacrées victimes d’abus au sein de l’Église catholique.
Une question qui reste complexe
« D’abord, c’est une question qui fait honte à l’Église. Il n’y a personne qui peut s’en estimer fier. La question des abus sexuels sur des mineurs ou sur des femmes fait partie de ce que nous appelons la face humiliante de l’Église, qui démontre que l’Église, dans sa nature, est sainte mais composée de pécheurs », a déclaré le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa en RDC et président du Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM), au micro de la journaliste Véronique Gaymard.
Dans l’émission Religion du monde, animée par la journaliste Véronique Gaymard en novembre 2024, Mary Lembo s’est également exprimée sur cette problématique.
Pour elle, les abus sexuels restent une question difficile à aborder pour plusieurs raisons, notamment le poids du tabou et le statut des femmes consacrées, souvent empêchées de prendre la parole.
Elle insiste sur le fait que le pouvoir et l’autorité peuvent parfois porter atteinte à la dignité humaine. À travers ses recherches, elle œuvre pour l’écoute des victimes et leur réintégration dans la société, après des expériences qui ont profondément affecté leur dignité.
Selon elle, agir passe par plusieurs étapes : reconnaître les faits, les nommer, identifier les responsables et replacer la victime au centre d’une justice réparatrice.
Elle affirme : « Sur le continent africain, c’est une question très difficile à aborder, notamment en raison du tabou lié à la dimension sexuelle de la personne humaine, mais aussi parce qu’il s’agit de femmes consacrées à Dieu. »
La problématique des abus sexuels dans l’Église ne concerne pas uniquement l’Afrique. Plusieurs rapports publiés dans des pays comme la France, la Suisse, le Canada, l’Espagne ou encore le Portugal révèlent l’ampleur du phénomène à l’échelle mondiale. Une réalité qui continue de ternir l’image de l’institution religieuse.
Une question d’influence culturelle
Le christianisme sur le continent africain s’est construit à travers les actions des missionnaires, souvent accompagnées du contexte colonial. Cette diffusion religieuse a profondément influencé les sociétés africaines, modifiant les perceptions des croyances et des traditions locales.
Dans certains cas, les valeurs culturelles africaines ont été reléguées au second plan, perçues comme incompatibles avec les normes religieuses importées.
Vers une prise de conscience ?
La question des abus sexuels doit être prise en main afin de faire entendre la voix des victimes et de favoriser une justice équitable. Toutefois, il apparaît également essentiel pour les sociétés africaines de repenser leur rapport aux croyances et à leur identité culturelle.
L’Afrique n’a jamais été un continent sans spiritualité. Redéfinir ces repères pourrait contribuer à mieux protéger la dignité humaine et à prévenir certaines dérives.
